La métrologie personnelle est constituée d’un ensemble de « sensations personnelles ; une mesure ressentie ».
Cet ensemble de mesures est raccordé à des étalons intimes en évolution constante. Personne d’autre que l’individu lui-même ne peut gérer cette métrologie intime. Posons la métrologie personnelle comme étant première car elle est liée au vivant qui apprend à se reconnaître et à reconnaître son environnement pour rester en vie et évoluer.
Au-delà des capteurs qui sont l’œil, la main, il y a la conscience d’un schéma corporel à la base de notre métrologie personnelle.
Nous allongeons le bras pour attraper tel objet à telle distance ou nous savons d’instinct que nous allons devoir avancer d’un ou deux pas pour atteindre cet objet en tendant le bras. Mais tout aussi bien, le primate expérimenté mesure ses chances avant de se lancer d’une branche à l’autre sans risquer de tomber en ratant son accroche. Sa métrologie personnelle lui permet de mettre en rapport la distance qui le sépare de la branche qu’il vise, sa capacité de saut et les risques encourus.
Les performances des animaux sont un sujet permanent d’admiration, d’étonnement et de recherche.
Au milieu du XXe siècle, Von Frisch, au terme de patientes observations, avait réussi à comprendre comment les abeilles se transmettaient l’information sur la localisation des fleurs et l’abondance de leur pollen. La complexité des architectures d’insectes bâtisseurs est étonnante. La précision du repérage des oiseaux ou des cétacés migrateurs, reste mystérieux, de même que l’aptitude d’un gibbon à anticiper sa trajectoire dans son déplacement de branche en branche.
Ces quelques exemples montreraient qu’une activité de mesure est universellement partagée mais qu’elle ne se pratique ni ne s’exprime de façon uniforme.
Alain Berthoz dans son ouvrage Le sens du mouvement [Opus cit.] montre comment chaque individu ou les animaux mettent en œuvre une quantité infinie de capteurs et de dispositifs de traitements de mesures personnelles pour se déplacer, sauter, courir, nager, voler…
Pour illustrer cette métrologie personnelle, prenons les mesures quotidiennes en cuisine par exemple, la pincée ou la poignée de sel que le cuisinier ou la cuisinière utilise est dosée selon l’expérience et l’habitude.
Si la poignée est trop grande, le repas sera immangeable, si elle est trop légère, le met sera insipide. L’étalon que l’on utilise est issu d’une somme d’expériences singulières. Il existe pour soi sans pour autant être matérialisé à la manière des unités du système métrique. La durée de cuisson ou de repos de certaines préparations demandent une métrologie qui n’a pas grand-chose à voir avec celle du Système International d’unités. Ce sont pourtant des processus d’évaluation qui sont de même nature. Ces approximations personnelles peuvent se décliner en grammes, en litres, en heures, minutes et secondes.
Les entreprises ont elles aussi des mesures d’approximation apparentées à une métrologie personnelle. Un chef d’entreprise d’une fabrication artisanale de fromages de chèvre nous dit combien la « poignée » de sel, qui varie suivant la personne et même l’humeur de la personne qui sale le caillé, sera un des critères de qualité apprécié par les clients. Les fromages, bien que très semblables, n’ont pas éternellement le même goût. Cette infime différence donne une identité à l’entreprise qu’elle ne pourrait pas avoir si tous les procédés de fabrication étaient robotisés. Un directeur de lycée technologique agricole nous dit combien il est difficile de transformer des recettes familiales pour l’industrie agroalimentaire. La « pincée » de sel dosée par l’humain fera toute la différence avec un dosage dont la régularité est assurée par un robot préalablement programmé.
Nous pouvons nous interroger tout autant sur notre métrologie quotidienne. Chacun de nous intègre la hauteur des marches d’un escalier que l’on utilise régulièrement, le gabarit d’un véhicule que l’on a l’habitude de conduire ? Qui n’a pas été étonné de voir quelle précision certains chauffeurs de bus ou de camion sont capables d’atteindre pour éviter de râper un mur dans un tournant difficile ?
Les mesures “pifométriques” liées à l’expérience personnelle en métrologie
Même dans l’art et la science de la mesure, la métrologie personnelle existe. Elle est d’autant plus précieuse qu’elle est souvent liée au bon sens, à l’expérience personnelle et professionnelle. Pierre Giacomo, métrologue émérite et directeur honoraire du BIMP s’exprimait sur le sujet : « A une certaine époque, disait-il, ce problème d’incertitude fut un problème très difficile parce que les statisticiens avaient élaboré tout un corps de doctrines relatives au traitement des incertitudes à partir de mesures statistiques. Or dans les incertitudes, certaines peuvent être accessibles par des procédés statistiques et celles-là on sait les traiter de façon satisfaisante pour un esprit mathématique. Mais il y en a d’autres lorsque l’on n’a pas les moyens statistiques parce que l’on n’a pas les moyens matériels, le temps ou les moyens financiers nécessaires pour multiplier les mesures à l’infini. Donc comment traiter ces mesures qui apparemment échappent aux procédés statistiques, ces mesures que l’on qualifie dans le langage populaire de pifométriques ?
Le pifomètre n’est jamais qu’une traduction en langage vulgaire du fait que chacun a une expérience personnelle et que cette expérience personnelle a toujours une certaine valeur.
En fait, beaucoup de métrologie au niveau élémentaire, on peut dire de mesures au niveau élémentaire et la manière dont le non-expert aborde la mesure est fondée sur cette expérience personnelle qui lui montre que ce n’est pas la peine de faire des mesures très compliquées sur un objet qui n’en vaut pas la peine car dans la pratique, ce qu’il cherche n’est pas plus précis ou plus fiable que ce dont il a l’expérience. En se fondant sur son expérience personnelle, il sait que ce n’est pas la peine de mesurer l’épaisseur d’une poutre à plus de quelques millimètres ou quelques fractions de millimètre. Ce genre de mesure est utilisé depuis toute éternité.
Les praticiens se servent par exemple d’une sorte de code normalisé : ils savent que si ils utilisent un fer de telle forme et de telle épaisseur ils peuvent construire un pont qui supportera 500 à 600 kg sans défaillir. Il y a encore aujourd’hui énormément de mesures artisanales qui fonctionnent de cette façon. Ce type de mesures pifométriques et de calcul de limite de tolérance est parfaitement respectable car il résulte de l’expérience personnelle. »
Pour illustrer autrement la notion, P.A [Ce discours est singulier, d’autres escrimeurs auraient peut-être des idées différentes sur la question], jeune Maître d’arme et éducateur sportif nous parle de sa métrologie personnelle. Il enseigne l’escrime à tous les publics, enfants, adultes et personnes handicapées. Voici ce qu’il dit :
« L’escrime est issue de la chevalerie. Le code du duel est apparu au XIVe siècle et l’invention du fleuret date du XVIIe siècle. La rigueur de l’escrime qui fut longtemps toute militaire a acquis une certaine souplesse depuis qu’elle se pratique de plus en plus dans les salles. Les escrimeurs gardent un code de conduite, ils saluent leur adversaire après chaque assaut comme dans un art martial et se serrent la main en fin de match. »
D’après le Dictionnaire historique de la langue française, c’est au XVIIe qu’apparaît le terme spécialisé : « être en mesure », ce qui, dans la pratique de l’escrime, exprime la distance convenable pour porter le coup d’épée – « hors de mesure » apparaît en 1626.
Par la suite apparaissent dans le langage commun des locutions s’éloignant de la pratique de l’escrime telles que « mettre hors de toute mesure » et « être en mesure de » , soit être « capable ».
L’escrime s’enseigne collectivement ou individuellement. Dans l’enseignement individuel, le maître devient à la fois la cible et le partenaire de son élève. C’est ainsi que se transmettent les gestes techniques.
Ces gestes d’escrime que le maître induit chez son élève sont principalement la distance, la rapidité, la précision, le changement de rythme et la coordination. Dans la leçon individuelle, le contact est permanent. Cette proximité construit une relation de confiance forte. Cette relation est nécessaire entre le maître et l’élève.
On distingue en escrime trois sortes de mesures. Les mesures de l’escrimeur sont l’écart entre ses deux pieds lorsqu’il est en garde ou l’angle de sa pointe par rapport à sa lame. L’instrument de mesure est alors l’ensemble de son corps et de sa lame.
C’est la mesure essentielle pour pouvoir toucher son adversaire sans être trop près pour être soi-même touché. La distance est une sensation en escrime qui s’apprend sans en parler. C’est une mesure ressentie que les débutants apprennent par des jeux d’opposition collectifs. Cette sensation s’acquiert le plus tôt possible et s’affine par de longues années de pratique.
Ensuite il y a les mesures de la piste d’escrime : 14 mètres de long par un mètre quatre-vingt de large. L’escrimeur doit savoir en permanence combien il a de mètres devant ou derrière lui. Il se sert de sa vision périphérique et des repères sur le terrain pour savoir où il se trouve. Les dernières et plus importantes mesures sont celles relatives à la distance entre les deux tireurs.
La distance est une mesure fondamentale en escrime, elle intervient dès le plus jeune âge. Quels que soient les moyens employés pour l’enseigner ou le niveau auquel on se trouve, la notion de distance est toujours présente. De l’âge de cinq ans jusqu’à l’équipe de France, on a en tête la distance entre les deux escrimeurs.
Elle est devenue chez les tireurs au niveau de la compétition internationale une expertise de la distance qui est au centimètre près et même parfois plus fine encore.
Des trois armes d’escrime, le fleuret, l’épée et le sabre, l’épée est celle qui nécessite la plus grande précision car tout le corps de l’adversaire peut être touché. À la moindre erreur l’adversaire peut toucher à la main ou au corps. À cela s’ajoute la vitesse.
L’escrimeur gère en permanence un conflit entre la vitesse et la précision. S’il va trop vite, il perd sa précision, s’il n’est pas assez rapide, il n’a aucune chance de surprendre l’autre tireur et le toucher.
Le maître visera à ce que son élève progresse dans sa performance qui est l’équilibre entre la vitesse et la rapidité. La vitesse de réaction (rapidité) est aussi importante que la vitesse du changement de rythme.
Le changement de rythme est une différence entre deux vitesses, par exemple commencer une action lentement et la terminer très vite pour surprendre.
La distance en escrime est définie sous trois formes. La petite distance est celle à laquelle on touche son adversaire en allongeant le bras. La moyenne distance est celle du bras allongé et la fente. C’est-à-dire que l’on avance la jambe et l’on fait un mouvement vers l’avant. La grande distance est un mouvement préalable, le bras allongé et la fente. La moyenne distance est la plus courante.
Ces mesures sont un ensemble de perceptions puisque l’escrimeur n’a pas d’instrument de mesure. Il y ajoute des indicateurs qui sont les lignes du terrain.
Un autre indicateur est la lame adverse. Quand leurs lames commencent à se croiser, les adversaires sont à une distance de fente. Ils sont à la mesure. Si les lames ne se croisent pas, les joueurs sont à grande distance. Quand les lames sont complètement croisées, ils sont à petite distance.
La mesure et la distance s’apprennent dès que l’on commence à pratiquer l’escrime et se travaille jusqu’à la fin. Le but étant pour tout tireur d’acquérir une appréciation de plus en plus précise de la mesure et de la distance. Cette appréciation de la distance n’est jamais assez précise. Les capteurs de mesure de l’escrimeur sont ici son œil et son oreille interne. En compétition, les lames ne se touchent plus, c’est un indicateur de moins. Dès que le jeu s’accélère ou qu’un imprévu se présente dans le scénario, l’escrimeur improvise. Et c’est là que les bons tireurs se révèlent car ils savent bien gérer la distance.
Le changement de rythme se travaille aussi beaucoup, là encore les mesures sont des sensations personnelles. Le changement de rythme est lié à la vitesse et à la distance.
La pratique de l’escrime transforme le corps de l’escrimeur, la souplesse de son épaule se développe alors que d’autres muscles sont éduqués pour donner la précision et la vitesse au mouvement.
L’ensemble du corps et de l’arme sont devenir les instruments de mesure de l’escrimeur. Par l’entraînement, il devient de plus en plus précis pour atteindre sa cible et la toucher. Cet apprentissage qui est fait d’essais et d’erreurs ne cesse jamais. L’escrimeur doit être capable d’évaluer une distance et de décider d’un mouvement.
Un tireur à l’arc n’est pas dans une même situation d’évaluation pour trouver la bonne mesure et toucher sa cible au plus près du cœur. Sa cible a une taille constante, elle est toujours à la même distance de lui et il tire avec le même arc.
Pour un escrimeur les conditions d’évaluation des mesures dont il se sert dans son art ne sont jamais les mêmes. Les tireurs sont toujours en mouvement. L’escrimeur réalise en permanence des calculs d’incertitude pour affiner ses mesures.
Trois sortes d’incertitude existent pour lui. L’incertitude spatiale est liée aux lignes du terrain et à la distance avec l’adversaire. L’incertitude temporelle qui est liée au moment où se déclenche l’action pour surprendre. L’incertitude événementielle est l’évaluation de l’ensemble des paramètres des comportements non prévus de l’adversaire.
Le tireur est donc en permanence à la recherche d’informations qui lui permettent de réduire son incertitude pour pouvoir attaquer ou se défendre à bon escient.
Avec l’âge et l’expérience, en particulier à l’épée, qui est un sport de maturité, le tireur réduit son incertitude en ce qui concerne les réactions adverses.
La métrologie personnelle dont se sert l’escrimeur est un ensemble de sensations conscientisées. Personne d’autre que lui-même ne peut gérer cette métrologie intime dont il a besoin pour exercer son art.